"C'est l'invasion ! ... d'un marmot."

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"C'est l'invasion ! ... d'un marmot."

Message par Rodrigue de Liancy le Ven 10 Mar - 23:26

- Ça me paraît pas mal du tout.

Rodrigue scrutait les croquis que lui présentait Rivola avec une attention toute particulière. Peut-être parce que ces croquis représentaient sa magnifique Lucia à laquelle il pensait plus que de raison. Si le peintre n'avait pas été si tendu en attendant l'avis du Marquis, qui était pourtant devenu son ami, il aurait pu voir un sourire béat apparaître sur ce visage qui savait se faire si sérieux dès que les circonstances l'exigeaient. Ce genre de sourire presque ridicule qu'arborent les jeunes mariés qui n'ont pas encore pris la peine de descendre un peu de leur nuage. Car même si les affaires de Giglio avaient repris leurs droits après le mariage, Rodrigue ne pouvait s'empêcher de penser à son épouse, que ce soit en pleine réunion, lorsqu'il devait apposer son sceau à une déclaration, ou quand Guido venait lui chauffer les écoutilles à propos de la cousine de la tante de la femme d'un obscur marchand de l'île qui avait des soucis de trésorerie. Tout était bon pour qu'il se mette à dessiner dans son esprit les beaux traits de la Casari.

Toutefois, il sentait que ce matelas confortable qu'était leur nuage allait bien finir par s'estomper jusqu'à disparaître. Mais il n'en avait absolument pas envie. Alors Rodrigue avait commandé auprès de Rivola de petits portraits de Lucia qu'il pourrait mettre dans son bureau, dans une poche pour l'avoir toujours sur lui, et partout où cela lui semblerait nécessaire. Et Rivola, peintre consciencieux dans son travail – et seulement son travail – avait accepté de bon cœur. Soucieux de contenter son mécène il s'était rapidement mis à l’œuvre et avait présenté ses premières esquisses quelques jours plus tard.


- Peut-être que son nez mériterait une petite retouche. Sur ces croquis il me semble un peu moins mignon qu'en vrai, non ?

Rivola n'était pas sot. Il comprendrait aussitôt qu'il allait devoir revoir sa copie. Après tout si le Marquis estimait que le nez n'était pas ressemblant, c'était qu'il ne l'était pas.

- Mais sinon c'est très bien, reprit Rodrigue, ça me plaît. J'ai hâte de voir le résultat final.

Le jeune marquis rendit les croquis et fixa son ami. De quoi devait-il lui parler en priorité ? Du grand portrait en pied en compagnie de son épouse qu'il avait commandé quelques semaines plus tôt, ou des rumeurs concernant la dernière virée du peintre sur le continent ? Rivola décida pour lui en rompant le silence en premier et en embrayant sur sa virée, comme si le regard fixe du Marquis lui devenait pesant et soupçonneux.

- Oui bon… il y a quelqu'un. Elle est très belle, je l'aime bien et j'espère pouvoir retourner à Florence dès que possible pour la revoir. Mais c'est aussi compliqué… vous savez comme moi qu'à Florence les femmes… enfin vous voyez, elles ne sont pas forcément très… Mais ne vous inquiétez pas pour le tableau que vous voulez mettre dans le grand hall. J'avance, j'avance.

Taquin, Rodrigue continuait de le fixer, cette fois d'un air amusé, mais toujours dans un silence qu'il voulait insupportable pour son ami.

- Tu fais bien ce que tu veux à Florence, finit-il par déclarer, tant que cela ne remette pas en cause ton travail. Et apparemment, fit Rodrigue en désignant du menton les croquis, pour le moment je n'ai pas lieu de m'inquiéter. Je sais que tu y as passé beaucoup de temps et que je suis exigeant, voire pénible. Alors j'attendrai, même si je dois t'accorder quelques excursions hors de Giglio pour que tu puisses souffler et revenir plus inspiré… Tant que tu ne nous abandonnes pas pour une plantureuse florentine…

Rodrigue savait que la femme que courtisait Rivola était justement une plantureuse florentine. Pire, on disait à Giglio que c'était une prostituée à laquelle s'était attaché le peintre. Le Liancy n'en doutait pas un instant mais ne s'en formalisait pas car les coucheries des autres ne l'intéressait pas. Malheureusement pour lui, Rivola n'était pas aussi délicat concernant la vie privée, même quand il s'agissait du Marquis.

- Et vous ? Tout va bien avec la Marquise ? Je ne veux pas être alarmant, mais les gens commencent à s'impatienter pour l'héritier…

Rodrigue leva son dernier œil valide au plafond. L'héritier, il le savait, était LE sujet du moment. Ou plutôt, c'était le sujet numéro un dans les discussions du peuple de Giglio dès le lendemain du mariage. Or, quelques semaines plus tard, toujours pas d'héritier à l'horizon et les mégères superstitieuses de l'île dissertaient gaiement sur les raisons de cette attente. Rodrigue, de son côté, se moquait bien des rumeurs de mésentente dans le couple. Il n'avait jamais été si heureux et l'on ne pouvait pas dire que le couple ne faisait pas tout pour donner satisfaction aux Gigliesi.

-  Tout va pour le mieux, merci. Il n'y a rien d'autre à dire, le reste n'est que rumeur et si je devais m'attarder sur toutes les rumeurs qui courent sur moi, je n'aurais plus de temps à consacrer à Lucia.

Rodrigue ponctua sa phrase de son sourire désarmant, ce qui fit dire à Rivola qu'il était temps de mettre les voiles avant qu'il ne vexe le marquis par son excès de curiosité. Amusé, Rodrigue regarda le peintre quitter son bureau avant de soupirer, une fois seul. Pour le moment, la question de l'héritier n'était au centre que des discussions du peuple qui avait grand espoir d'enfin voir quelqu'un naître au château. En revanche, si la situation devait perdurer, les notables ne manqueraient pas de se pencher sur la question et ceux qui ne lui seraient pas favorables n'hésiteraient pas à ajouter leur grain de sel.

Plutôt que de s'inquiéter inutilement, Rodrigue se leva et quitta son bureau pour rejoindre sa chambre où il retrouverait sa Lucia. Il avait deux heures de libres avant d'avoir à rendre la justice entre deux marchands embrouillés pour des motifs totalement futiles. Alors le marquis se dépêcha de gagner la chambre, cherchant à éviter Guido à tout prix pour qu'il ne lui refourgue pas une affaire urgente mais sans intérêt et qui ne nécessitait même pas son arbitrage.
Enfin entré dans la chambre, il chercha Lucia du regard, et la trouva tranquillement assise dans un fauteuil. Lentement il s'approcha de sa belle et se pencha pour l'embrasser tendrement sur la joue.


- Tu permets que je me cache ici pendant deux heures ? Dit-il en s'asseyant tout près d'elle.. Tu me plais beaucoup plus que Guido.

Rodrigue lui sourit. Ici, auprès d'elle, il pouvait être lui-même, loin des rumeurs, loin des dossiers. Il ne se sentait même plus marquis, il était un mari dévoué à son épouse. Et finalement, c'était ce qu'il préférait, et de loin.

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Re: "C'est l'invasion ! ... d'un marmot."

Message par Lucia de Liancy le Dim 12 Mar - 16:14

Depuis tôt ce matin, la Casari était en pleine conversation animée avec Giulia. Pourquoi ? Parce qu'elle avait dans l'idée d'organiser une fête, se gardant bien d'en dévoiler la raison même à sa meilleure amie. Bête comme elle était, elle ne s'était pas posé plus de questions et s'était empressée de balancer une tonne d'idées farfelues pour que ces festivités hivernales soient une réussite.

-Il faut que je trouve un mari lors de cette fête Lucia ! Tu as eu le marquis et je suis encore bien seule en ce qui me concerne.
-Ton père n'avait-il pas évoqué la possibilité de te marier à un homme du continent ?
-Diantre oui ! Mais je refuse de quitter l'île ! Comment vais-je survivre sans toi ?!
-Allons allons Giulia. Bavarde que tu es, tu trouveras assurément de nouvelles amies là bas.

Que n'avait-elle donc pas dit là ?! La Guantieri lui servit l'un de ces regards de chien battu dépressif au bord du suicide si fort qu'elle n'eut d'autre choix que de revenir sur ce qu'elle venait d'annoncer pour dire qu'elle aurait été assurément triste de la voir partir, quand bien même elle se serait réjouie de la voir prendre le bateau au moins une fois dans sa vie. A quoi Giulia rétorqua qu'elle préférait rester croupir vieille fille à Giglio que d'aller en mer. Tout cela parce que, d'après elle, la simple vue d'un bateau, même à quai, lui donnait le mal de mer. Autant avouer de but en blanc qu'elle appréciait sa petite vie tranquille en tant qu'amie de la marquise plutôt que d'aller inventer des histoires pareilles. Une gigliesi avec le mal de mer... Il n'y avait guère que la responsable de la garde qui en souffrait ! Et l'on ne pouvait pas lui en vouloir, la pauvre était née hors de l'île et il n'était à priori pas question qu'elle traversât une mer au cours de sa morne vie. Peu importe ! Lucia était bien trop enjouée pour aller contredire son amie et elle lui offrit donc un merveilleux sourire en guise de réponse et avec un petit rire, elle reprit au sujet de l'époux tant espéré :

-Romeo n'a-t-il donc pas d'amis à te présenter ?
-Penses-tu ! J'ai déjà essayé, mais il a répondu que ça ne l'intéressait pas ces histoires.
-Connaissant Romeo ce n'est pas étonnant certes... Elle marqua une pause et enchaîna presque aussitôt, comme si l'idée était lumineuse : Et le peintre du Marquis ?
-Rivola ? Elle se mit à rire bruyamment. Plutôt mourir que d'être cocue !
-Tu es difficile Giulia ! Répondit-elle avec un sourire moqueur au coin des lèvres.
-C'est trop demandé un mari beau, pas trop vieux, plutôt grand, qui habite sur l'île et qui est fidèle ?
-Oui ! Il n'y en avait qu'un, et il est à moi !
-J'ai toujours dit que ton père était plus doué que le mien...

Les deux italiennes se mirent à rire, et Giulia ne tarda pas à prendre congé car des affaires, apparemment plus urgentes que de discuter avec la marquise de sujets futiles, l'attendaient à Giglio Porto. La préparation de la fête se poursuivit donc dans le calme, jusqu'à l'intrusion imprévue d'un rouquin sauvage. Loin de s'en offusquer, puisqu'après tout plus elle le voyait mieux elle se portait, elle roula simplement le vélin qu'elle était en train de rédiger afin qu'il ne puisse pas lire ce qu'il s'y trouvait, et elle sourit doucement en recevant le baiser du Liancy sur sa joue. Son excitation reprit rapidement le dessus sur sa tendresse et elle se tourna vivement en direction de son époux avec les yeux brillant. Elle lui prit les deux mains et son sourire béat trahissait plus que largement son excessive bonne humeur. De son français chantant, elle répondit, parvenant à toute peine à retenir son dandinement :

-Oh oui reste ! Je dois te dire un chose important ! Je ai cherché le mot dans beaucoup de livres pour connaître en français, mais je crois que ce mot est pas très utile dans les conversations courantes. Sa petite mine espiègle vissée sur le visage, elle poursuivit : Alors tu dois deviner !

Sans trop attendre la réponse, ou sans trop l'écouter si jamais quelque chose était venu après le "tu dois deviner" elle leva les yeux au ciel, cherchant la meilleure façon d'amener le sujet sans paraître trop vulgaire. Elle connaissait bien le mot "grosse", mais elle n'avait aucune envie de se définir comme telle, même si c'était inévitable. Evidemment, elle connaissait aussi le mot "enfant", mais la devinette serait bien trop simple si elle l'utilisait. Quelle idée avait-elle eu de lui dire de deviner alors qu'elle même ne savait pas quoi dire pour ce faire ? Des fois elle ferait mieux de tourner sa langue sept fois dans sa bouche avant de l'ouvrir ! Elle pourrait changer d'avis et le dire en italien, tout simplement. Cependant, elle tenait expressément à faire cette annonce dans la langue natale du marquis, une question d'envie. Et on ne contredit pas les envies d'une femme enceinte ! Ses yeux noisettes redescendirent finalement sur le roux et, plus ou moins sûre de la qualité de sa devinette, elle se lança enfin à l'attaque :

-Giulia et moi nous organisons une fête pour annoncer l'arrivée d'une nouvelle personne vers octobre environ !
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Message par Rodrigue de Liancy le Dim 12 Mar - 21:34

L'avantage avec Rivola, c'était que, lui, ne tournait pas autour du pot. Alors que les femmes avaient toujours ce soupçon de fantaisie qui rendait n'importe quelle conversation compliquée. Ainsi, Rodrigue resta sans réaction, se contentant de cligner de l’œil, lorsque Lucia lui demanda de deviner le mot-français-qu'elle-ne-connaissait-pas-mais-qui-devait-vouloir-dire-beaucoup. Autant dire que le pauvre marquis n'était absolument pas avancé. Pire, il détestait les cachotteries, les devinettes et autres petits jeux basés sur le secret. Mais il aimait bien plus Lucia qu'il ne détestait les devinettes, alors docile, il s'exécuta et se mit à réfléchir, les sourcils froncés, non pas signe de mécontentement mais d'une extrême concentration.

Mais rien ne vint. Deviner quelque chose sans le moindre indice ne l'amusait pas et ne l'inspirait pas beaucoup plus. Et pour couronner le tout, Lucia affichait une mine encore plus radieuse que d'habitude, ce qui avait le don de l'intriguer, mais aussi de l'agacer, lui, le marquis aux devinettes introuvables. Mais alors qu'il s'apprêtait à capituler et à se mettre à genoux devant sa divine épouse pour savoir ce qu'elle pouvait bien avoir pour minauder ainsi, la belle brune décida enfin de l'aider.

Ou presque. De nouveau le Liancy se trouva comme un idiot.


- Une fête ? Une nouvelle personne ?

Le rouquin retomba dans son abîme de perplexité. Déjà parce que Giulia était au courant de quelque chose que lui ignorait, et ensuite parce qu'il était question d'une fête qui était déjà en train d'être préparée sans que lui n'en ait été informé au préalable. Cette idée le chagrinait un peu, mais en voyant l'attitude particulièrement joyeuse de Lucia, Rodrigue décida de ne pas lui en faire part et d'en revenir, malgré tout, à la fameuse devinette.

Qui pouvait bien être cette nouvelle personne ? Un ou une amie que Giulia et Lucia avaient en commun ? Peu probable. La Casari n'aurait pas fait autant de cachotteries. Un membre de sa famille qu'il n'avait pas encore eu le bonheur de connaître ? Possible, mais vraiment étonnant. A leur mariage, la famille Casari n'avait que deux représentants : le père de la marié et la mariée elle-même. Et jamais il n'avait entendu parler de membres vivants du côté de sa défunte mère. De nouveau, Rodrigue cessa de creuser cette piste qui semblait sans issue. Un noble de haut-rang qui aurait annoncé sa venue ? Improbable, Guido l'aurait su, et cela n'aurait pas été les affaires de Lucia et Giulia. Dépité par son manque de perspicacité, Rodrigue décida de déposer les armes :


- Je suis mauvais pour les devinettes et si tu me disais directem…

Les mains toujours dans celles de sa femme, Rodrigue se figea à une pensée fort déplaisante.

- Ne me dis pas que c'est mon cousin Yvain qui vient avec toute sa famille ? Oh non… non non et non. Je refuse. Si c'est ça, je vais demander à Arambour d'y remédier tout de suite. Non parce que, commença-t-il à se justifier, cet homme est abominable.

Et intérieurement il priait pour que ce qui n'était qu'une idée ne fût pas la raison de la joie de Lucia. Tout simplement car il allait devoir mettre un terme à cette fameuse joie, et ensuite parce qu'il allait être de mauvaise humeur pendant quelques jours au simple souvenir de l'horrible Yvain de Lugnan. Néanmoins, après une courte réflexion, quelque chose le fit espérer. Qu'est-ce que Giulia pouvait bien avoir à faire dans cette histoire s'il était bien question du nouveau pensionnaire de Monteroni ?

Alors Rodrigue retrouva son sourire, regarda sa marquise, son beau visage et déposa un doux baiser sur ses lèvres. Le marquis capitulait sans condition.


- Bon, dis-moi. Tu sembles si heureuse que je me sens pitoyable dans mon ignorance. Ou alors donne un nouvel indice au mari médiocre que je dois être à tes yeux en ce moment même.

Et pour acheter ce nouvel indice, quoi de mieux qu'un nouveau baiser, un regard plein d'amour et le retour de son sourire ravageur ?

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Re: "C'est l'invasion ! ... d'un marmot."

Message par Lucia de Liancy le Mer 15 Mar - 22:57

Les genoux de l'italienne tenaient difficilement en place et elle se surprenait parfois à les gigoter de façon tout à fait déraisonnée. Evidemment, dès que ses jupons remuaient un peu trop elle le remarquait et faisait une légère grimace d'une demie seconde, comme si cette crispation était nécessaire pour stopper l'emballement de ses jambes. Ses yeux pétillants toujours rivés sur le Liancy, elle essayait de ne pas perdre patience face à son médiocre sens de la déduction. Comment diable faisait-il pour ne pas remarquer qu'il y avait environ huit mois pour les mener jusqu'en octobre, et qu'il faut un mois pour constater de la présence effective d'un polichinelle dans le tiroir ? Pourquoi les hommes manquaient-ils à ce point de subtilité ? Elle se redressa, droite comme un I, lorsqu'il s'arrêta net au beau milieu de sa phrase. Il semblait avoir compris ! Son visage s'illumina encore plus qu'il ne n'était déjà et, sans même sans rendre compte, elle s'était légèrement penchée vers lui, suspendue à ses lèvres, dans l'attente du résultat de ses réflexions. Cependant, la mine stoïque de Rodrigue la fit rapidement déchanter. Il avait certes compris quelque chose, mais il était évident qu'il avait compris de travers. Elle se réinstalla donc correctement dans son fauteuil. Pas encore énervée mais bien moins enjouée qu'un peu plus tôt, elle fronça les sourcils en l'entendant parler de son cousin en pestant. Pire. La Casari leva les yeux au ciel et lâcha les mains de son époux pour les laisser tomber bruyamment contre ses cuisses. Elle retint à toute peine de le traiter de nigaud et se contenta d'un simple rictus avant de répondre, en italien cette fois, parce qu'il fallait bien l'admettre, elle se fichait éperdument de l'abominable cousin de Rodrigue en cet instant précis !

-Mah ! Il n'est pas question de ton cousin. Pourquoi préparerais-je si tôt à l'avance une fête pour l'accueillir ? Est-il seulement un notable influent, ton affreux cousin ?

Puisqu'il était question de la famille du roux, elle se souvint subitement d'un pli reçu le matin même concernant une noble dame de France. Elle n'y avait pas vraiment prêté attention, prise dans l'effervescence de la préparation de la fête, et n'ayant personnellement aucune connaissance dans le Royaume de France malgré toute l'admiration qu'elle en avait. Néanmoins, maintenant qu'elle y repensait, elle se souvint que le Liancy en était justement natif et que cette morne nouvelle devait probablement concerner un membre de sa famille. Commençant à sombrer dans une sorte de déprime passagère, elle eut la présence d'esprit de se mettre de petites claques sur les joues pour se revigorer. L'heure n'était pas à la dépression mais à la joie ! Ses paumettes reprirent aussitôt des couleurs, et les noires idées furent chassées de son esprit pour plus tard. La nouvelle du décès de l'un de ses proches serait probablement plus facile à supporter, adjointe à la nouvelle d'un héritier pour le marquis. Du moins le décida-t-elle tout à fait arbitrairement. Après tout, cette Anaïs lui était tout à fait inconnue, alors la passer au second plan ne la dérangeait pas outre mesure. Le baiser déposé sur ses lèvres alors même qu'elle reprenait intérieurement vie ne fit que la conforter dans son idée, et son sourire radieux réapparut sur son visage. Les médicastres ne mentent pas lorsqu'ils disent que les femmes enceintes ont une légère tendance être lunatiques...

-Hum... Une autre indice... La main posée sur le menton, la belle marquise réfléchissait à quelque chose qui pourrait l'aider sans trop en dire. Oh ! Celui là est bien peut-être. Elle se remit bien droite dans son fauteuil et tout en faisant bouger sa main droite, gène d'italienne oblige, elle demanda donc de son plus bel accent français : Est-ce que tu sais dans combien de mois c'est le mois d'octobre ? Il faudra rajouter un mois parce que nous sommes bientôt en mars, d'accord ?

Si avec ça il ne trouvait pas !... C'est qu'il était définitivement nul en devinettes, ou complètement con.
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Re: "C'est l'invasion ! ... d'un marmot."

Message par Rodrigue de Liancy le Ven 17 Mar - 17:47

Lorsque Rodrigue apprit qu'il n'était absolument pas question d'une visite d'Yvain, il manqua de pousser un soupir de soulagement. Manqua seulement, car il avait bien remarqué l'agacement de sa femme qui semblait perdre patience. Quelle idée aussi de lui faire jouer aux devinettes ! Et s'il avait bien envie de préciser, par simple envie de flatter son orgueil, que son cousin était seigneur par sa femme en France, et écuyer d'une terre pontificale par sa faute, il se ravisa au dernier moment. Lucia ne semblait pas curieuse à son sujet et c'était aussi bien ainsi. Avait-il réellement envie de s'étendre sur ce bout de famille qui lui restait, qu'il détestait cordialement et dont il n'attendait strictement rien ? Pas vraiment. Il préférait attendre avec une légère impatience l'indice de la Casari. Non pas qu'il prenait goût à ce petit jeu, à vrai dire il détestait toujours autant être laissé dans l'ignorance et être obligé de perdre du temps pour deviner de quoi il était question, mais il finissait tout de même par être contaminé par la joie de Lucia.

Attentif, il la regarda hésiter, cherchant probablement ses mots, ou la meilleure manière de lui faire creuser ses méninges une fois de plus sans que tout soit trop évident. « Octobre ! » A nouveau il était question de ce mois qui, pour Rodrigue, était un mois comme les autres, si bien qu'il n'avait même pas pris la peine de s'y attarder lorsqu'il en fut question la première fois. Docilement alors, il compta. Il ne savait pas trop à quoi cela allait l'avancer car d'une façon très masculine, il n'était pas du genre à faire des plans ou des prévisions si loin dans l'avenir.


- Oui bon...octobre ça fait environ huit mois, mais je…

Pour la seconde fois, une petite lumière s'alluma dans son esprit.

- Ah. Ooohhhh…

L’œil vert du marquis fixa étrangement le visage de Lucia. Surpris, presque sonné, la bouche ouverte, mutique. Il avait tellement attendu ce moment que maintenant qu'il était arrivé, il ne savait même plus comment réagir. Devait-il féliciter la future mère ? Ou se féliciter aussi puisqu'il avait quand même sa part dans cette œuvre ? Il hésitait, toujours étonné alors qu'il n'y avait rien d'étonnant, toujours dans le doute, alors que de doutes, il ne pouvait plus y avoir. L'attitude joyeuse, les mois, Giulia au courant, sous-entendant que Lucia avait eu besoin de se confier à une femme avant d'en parler à son mari… Tout cela ne concordait que trop bien.

- C'est sûr ? Fit-il au bout de quelques instants, se rendant compte que sa mâchoire était restée décrochée tout ce temps. Je veux dire… tu attends vraiment un enfant ?

Question purement rhétorique. Dans son esprit la chose était actée, et ainsi l'incrédulité avait cédé sa place à une joie qu'il ne savait pas encore exprimer. Alors il se contenta de sourire, bêtement, puis de prendre une des mains de Lucia pour l'inciter à se lever. Une fois debout, il se mit à la serrer dans ses bras tendrement mais sans force, comme si dès cet instant elle devenait exagérément fragile. Un baiser, puis un second, et une fois ses idées un peu mieux rangées, il reprit :

- Je devrais peut-être faire une annonce officielle. Ou attendre encore un peu, pour garder ça encore pour nous seuls et laisser les rumeurs enfler. Et puis nous allons devoir trouver des prénoms, nous faire à l'idée d'être parents... Huit mois tu dis ? Je relève le défi !

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Re: "C'est l'invasion ! ... d'un marmot."

Message par Lucia de Liancy le Sam 18 Mar - 21:11

Plus le Liancy semblait s'approcher de la bonne réponse, plus son visage s'illuminait. A l'instant même où il comprit, s'arrêtant tout net au beau milieu d'une phrase, elle hocha vivement la tête d'un air particulièrement guilleret. Néanmoins, l'invisible filet de bave pendant au coin des lèvres du marquis la stoppa dans son euphorie. Il n'avait pas l'air d'avoir bien saisi toute la portée de cet heureux événement. Il avait même l'air complètement sous le choc, comme si le trop-plein de bonne humeur de l'italienne l'avait intérieurement bloqué, l'empêchant de réagir comme il l'aurait aimé, se sentant obligé d'être aussi radieux qu'elle l'était elle-même. Formant une légère grimace avec lèvres, elle tenta de contenir ses émotions afin de ne plus envahir l'espace de son excitation. Pour ne rien arranger, elle devait aussi retenir ses hormones, qui l'incitaient plus que fortement à lâcher un "Mah ! Réagis bon dieu !". Elle espérait donc qu'il se hâterait de ne plus se trouver entre deux eaux, afin d'être plus à l'aise dans cette conversation qu'elle ne s'était pas du tout imaginé comme ça.

Heureusement, il remarqua assez vite qu'il était en train de se perdre dans les abysses du mutisme et il revint à la raison. A peu près. Les questions n'étaient pas encore bien affirmées, tout comme le ton employé, mais il y avait tout de même un mieux non négligeable. Si peu négligeable qu'il avait même bougé ! Le sourire réapparut donc aussitôt, et sentant qu'il était encore plus délicat que d'habitude elle rétorqua sur le ton de la plaisanterie :


-Je ne suis pas en sucre tu sais. Enceinte jusqu'au cou je n'en dirai peut être pas autant, mais pour l'heure rien ne change ! Sauf le cheval... Mais puisque je n'en faisais déjà pas avant, la question ne se pose pas.

D'ailleurs, comment la Licors avait-elle pu survivre à dix-huit mois sans monter à cheval, elle qui traversait sans cesse l'île sur un canasson ? Peut-être irait-elle lui en toucher deux mots à l'occasion. A vrai dire, bien qu'il devait s'agir d'une femme disposant d'une culture intéressante, la Casari n'osait pas l'approcher. Cette femme était terrifiante. Rien que d'y repenser, elle fut d'ailleurs parcourue d'un frisson.

Son sourire espiègle se fit lorsqu'il évoqua la problématique du prénom de l'héritier. Prévoyante, la belle marquise s'était déjà penchée sur le sujet, et ce fut donc le plus naturellement du monde qu'elle proposa :


-Pour le prénom je te propose de choisir un prénom masculin, et moi un prénom féminin. Nous verrons qui de nous deux remporte le défi ! Es-tu d'accord ?

En vérité, il n'avait pas réellement le choix, puisqu'il est de notoriété commune qu'il ne faut pas contrarier une femme enceinte. Il s'agit d'un statut tellement appréciable quand on y pense d'un tel point de vue. Evidemment, en se plaçant sous un autre angle, on ne peut que constater de la dangerosité d'une grossesse, entre les fausses couches, les accouchements difficiles, les maladies, etc. Angle qui lui rappela d'ailleurs que maintenant que cette annonce était faite, elle devait s'employer à faire la seconde de la journée. Elle aurait certes aimé ne rien en dire pour le moment afin de laisser son époux sur une bonne note, mais elle préférait ne rien cacher pour ne pas risquer de s'attirer ses foudres, au cas où la dame dont il était question fusse une bonne amie. Sa mine devint de fait un peu plus grave et ses mimiques trahirent quelques peu de la difficulté de l'exercice. Elle était repassé à la langue maternelle du marquis, comme si la situation l'exigeait puisqu'il était question d'une française :

-Rodrigue, je dois dire quelque chose sur la Dame de Biriatou. Tu la connais bien ?
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Re: "C'est l'invasion ! ... d'un marmot."

Message par Rodrigue de Liancy le Dim 19 Mar - 18:33

- J'accepte le défi. J'espère bien l'emporter !

Car s'il l'emportait, cela signifiait que l'héritier tant attendu serait du premier coup un héritier et non une héritière. Avoir une fille n'était pas une idée qui lui déplaisait, loin de là, mais beaucoup de notables parmi les Gigliesi risquaient de ne pas être satisfaits. Un échec à leurs yeux, un problème tout relatif pour Rodrigue et Lucia qui, jeunes, pouvaient bien avoir dix enfants s'ils le voulaient. Sur les dix, il finirait bien par y avoir un garçon, du moins l'espérait-il vraiment pour l'avenir de Giglio et pour ne pas avoir, en fin de compte, l'impression d'avoir cherché un prénom masculin pour des prunes. A ce sujet, sa décision était prise : bien que français d'origine, Rodrigue souhaitait voir son fils prénommé comme n'importe quel nouveau-né dont les ancêtres avaient toujours vécu sur l'île. Ce qui était de toute façon à moitié le cas grâce à Lucia. Il ne lui restait plus qu'à faire une liste et sélectionner le prénom qui faisait assez élégant pour un futur marquis. Et difficile comme était le Liancy, huit mois n'étaient pas de trop.

Rodrigue était toujours dans la joie de cette annonce tant attendue, son épouse dans les bras, qu'il fronça naturellement les sourcils en constatant que quelque chose n'allait pas. Le visage de Lucia s'était fait soudainement sérieux et le marquis se demanda si elle n'allait pas passer du jeu des devinettes à « j'ai une bonne et une mauvaise nouvelle ».


- La dame de Biriatou ? Oui je la connais, c'est la femme de mon fameux cousin, répondit-il simplement.

Le rouquin sentait l'hésitation dans l'attitude de Lucia. Pourquoi était-il question d'Anaïs ? S'il était bien question d'elle, sa femme se trompant parfois dans l'usage du français. Peut-être Anaïs avait-elle seulement écrit. Mais à quel sujet ? Soudain, il s'inquiéta. Astride. S'agissait-il d'Astride ? Rodrigue avait tout fait pour l'oublier, et y avait réussi. Sa vie était totalement tournée vers Lucia et Giglio. La petite blonde muette n'était plus qu'un fantôme du passé. En moins d'un an il avait totalement tourné la page et il n'avait pas vraiment envie d'entendre parler de son ancienne fiancée. Autre option, qui lui plaisait un peu plus : Yvain. Ooooh oui ! C'était bien mieux ça ! Se sentant soudainement ragaillardi, le marquis plaisanta :


- Elle a écrit ? Mon cousin est à l'agonie après s'être tapé le gros orteil contre le pied du lit ? Ou est-il rendu six pieds sous terre après avoir avalé une miette de pain de travers ? On sous-estime la dangerosité des miettes de pain !

Si ça se trouvait, ça n'avait aucun rapport. Peut-être qu'Anaïs avait mis les voiles, lassée par sa grosse loque d'époux et demandait l'asile à Giglio. Un asile que Rodrigue lui accorderait sans condition. Car tout ce qui ennuyait Yvain était bien.

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Re: "C'est l'invasion ! ... d'un marmot."

Message par Lucia de Liancy le Dim 2 Avr - 22:05

Le visage de Rodrigue passa par plusieurs phases, comme si la simple évocation de la dame de Biriatou ressassait des souvenirs à la fois pénibles et réjouissants. D'ailleurs, les instants heureux semblèrent l'emporter sur les moments douloureux car les traits du marquis se figèrent en une mine satisfaite. Mine qui ne faisait que la rendre encore plus nerveuse vu la teneur du message qu'elle allait devoir délivrer. Cependant, sa gêne laissa rapidement place à un tout autre sentiment car au ton guilleret employé par le rouquin, la Casari répondit par un sourire en coin forcé ; elle tenait à lui faire bien comprendre qu'elle faisait semblant d'avoir trouvé cette petite blague amusante alors qu'en vérité elle l'avait trouvée honteuse et puérile. La situation exigeait un minimum de sérieux malgré la bonne nouvelle reçue un peu plus tôt, et la légèreté dont faisait preuve Rodrigue ne fit que l'irriter. Agacée, elle claqua sa langue contre son palais, se demandant bien s'il était nécessaire de l'informer du décès d'Anaïs vu l'amour qu'il semblait porter à son cousin, et donc à priori à la famille dudit cousin par extension. Ne se sentant plus obligée de tourner autour du pot, de faire preuve d'un peu de compassion ou même de tact, ce fut dans un italien des plus formels qu'elle annonça :

-Elle est décédée. Court, simple, mais qui avait le don d'être particulièrement efficace. Maintenant, je vais aller déjeuner, seule, si tu veux bien.

"Et même si tu veux pas c'est pareil." aurait assurément pu être ajouté à la fin de la phrase tant elle ne lui laissait pas le choix. Elle n'avait aucune envie d'être en sa présence à cet instant précis. Elle ne connaissait pas personnellement la fameuse dame de Biriatou qui n'était plus. Malgré cela elle ressentait une certaine tristesse, puisque cela touchait à sa belle-famille, et qu'elle supposait que cette femme, eusse-t-elle épousé un être absolument abominable d'après Rodrigue, devait être aimée de quelques personnes qui, elles, devaient être profondément attristées par cette perte. De fait, après avoir laissé la lettre en évidence sur le bureau au cas où le marquis souhaitait prendre le temps de la lire, elle s’enfuit de la chambre en direction des cuisines.

Une fois arrivée à destination, ordre fut donné de ne pas laisser entrer le maître des lieux, même s'il l'exigeait  avec force et menaces. Afin de ne pas laisser les pauvres domestiques sans arguments  au cas où Rodrigue insisterait, elle leur avait proposé quelques phrases toutes faites, comme celle disant qu'elle était prise de nausées et qu'elle n'avait pas envie d'être dérangée dans cet état, ou encore qu'elle ne voulait pas être vue en train de manger en dehors des heures de repas pour de ne pas être considérée comme une morfale, ou bien l'argument ultime que personne ne pouvait contredire, qui n'était autre que "on ne va pas à l'encontre des décisions d'une femme enceinte". Une remarque imparable qu'elle se plairait à utiliser plus que de raison, profitant allègrement de son état de grâce de quelques mois, ne se souciant guère des répercussions que cela pourrait avoir une fois la naissance effective. Elle trouverait sans doute un nouvel argumentaire, comme par exemple "je dors peu depuis que nous sommes parents". Avec celui ci, elle pouvait prolonger son état d'intouchable pour encore quelques mois. Dieu que cela peut avoir des bons côtés d'être enceinte, du moins tant que l'on a pas encore eu l'aperçu des mauvais. Déjà chiante à un peu plus d'un mois de grossesse, personne n'osait encore imaginer ce que cela allait donner dans six mois...
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Re: "C'est l'invasion ! ... d'un marmot."

Message par Rodrigue de Liancy le Lun 3 Avr - 19:25

Comment passer pour un idiot en deux temps :

Tout d'abord, se moquer à propos d'une nouvelle sans connaître la teneur de ladite nouvelle, au risque de se tromper complètement et de passer pour un fumier de premier ordre.

Ensuite, se manger la vérité en plein dans les dents et voir sa femme se barrer, vraisemblablement furieuse de découvrir que son mari pouvait bien, parfois, être un fumier de premier ordre.

Ce fumier de premier ordre, c'était donc Rodrigue.

Le marquis ne fanfaronnait pourtant plus. Bien au contraire. Il était resté debout, sans voix, son regard passant de la porte qui s'était soudainement fermée, au bureau sur lequel trônait la lettre qui annonçait la triste nouvelle. Le Liancy était incapable de savoir ce qu'il devait faire en priorité. Suivre Lucia et s'excuser pour cette plaisanterie qui semblait l'avoir choquée ? Il n'en avait pas vraiment envie car c'était risquer une dispute, ce dont il n'avait pas besoin.

Rodrigue se dirigea lentement vers le bureau, prit la lettre et en parcourut les lignes. L'espace d'une seconde, il espéra que Lucia avait fait erreur, qu'elle avait mal compris à cause de ses quelques lacunes dans l'usage de la langue française, mais le pli était on ne peut plus clair. Anaïs de Lugnan-Vellini était morte. Touché, il prit place dans un fauteuil et relut la lettre, comme s'il doutait de ses propres capacités. Mais Anaïs de Lugnan-Vellini était toujours morte. Le rouquin en éprouva une véritable tristesse, nuancée par une touche de lassitude. Oui, à choisir, il aurait préféré voir Yvain disparaître, mais la vie était terriblement injuste. Il pensait aux enfants, vaguement à son cousin, à Astride, mais surtout à Rozenn qui était à l'origine de la lettre. Il ne pouvait imaginer la douleur qu'elle devait ressentir, mais à mesure qu'il essayait, il se trouvait toujours plus honteux de sa plaisanterie.

Rozenn méritait une réponse, même si cela ne changerait rien. Mais il dut se rendre à l'évidence : il ne savait pas quoi écrire et il allait bientôt devoir s'en aller rendre justice. Esseulé à un moment où il aurait préféré avoir Lucia à ses côtés, Rodrigue se décida à descendre vite fait aux cuisines avant de rejoindre ses deux marchands en guerre. Aux cuisines, un domestique lui annonça que sa femme n'était pas disposée à recevoir de visite. Le domestique prit soin de lui expliquer qu'elle n'était pas en forme, qu'elle voulait manger en toute discrétion, et qu'elle était enceinte. Visiblement cet idiot de domestique n'avait pas compris qu'il devait piocher dans la liste des justifications émise par la marquise au lieu de tout balancer d'une traite et de passer pour un crétin. Néanmoins, la stupidité du domestique fit comprendre au Liancy que Lucia n'avait tout simplement pas envie de le voir et qu'elle trouverait toujours quelque chose pour l'éviter tant qu'elle l'avait décidé.

Blasé, il tourna les talons et se rendit en salle du plaid. Comme il s'en doutait, la crise entre les deux marchands était inintéressante et au bout de quelques minutes, il les renvoya en leur ordonnant de se réconcilier sous peine de prendre une amende particulièrement costaude s'ils revenaient le gonfler avec des histoires dont il n'avait que faire.
Cette affaire rondement menée, de mauvaise humeur, il retourna dans sa chambre où, il s'en doutait là encore, il ne trouva pas Lucia. Pour s'occuper et parce que repousser l'échéance était inutile, il s'installa derrière le petit bureau et écrit deux lettres. La première pour adresser ses condoléances à Rozenn, et la seconde, plus étonnamment, pour les adresser à Yvain. Ce dernier ne prendrait sûrement pas la peine de lire sa missive, mais cela lui importait peu : il voulait surtout avoir la conscience un peu tranquille.

Ses lettres terminées, il alla s'enfoncer dans un des fauteuils, ferma l’œil et attendit le retour de sa femme. Quand il entendit la porte s'ouvrir, il se redressa et regarda Lucia. Il n'était pas en colère contre elle, et à peine eut-elle lâché la poignée, il se mit à parler, naturellement, beaucoup, et en italien, comme s'il voulait éviter qu'elle ne comprenne de travers :


- Je ne changerai pas d'avis sur mon cousin. J'ai même toujours pensé et je penserai toujours qu'il ne méritait pas cette femme. Mais elle était la seule qui pouvait l'aimer. Et pour cela, elle était bien meilleure que beaucoup d'autres. Dont moi. C'était une femme dévouée, amoureuse, intelligente, austère et froide de prime abord, mais elle était honnête et droite. Et une mère. Mais c'est ainsi...

Rodrigue se mura quelques minutes dans le silence. En apparence, on aurait pu croire qu'il regardait dans le vide, mais il observait Lucia et se mit à penser à Yvain et à le plaindre. Comment, lui, réagirait-il si Lucia venait à disparaître ? A le laisser seul ? C'était inenvisageable, et pourtant possible. Un peu plus tôt il était un homme heureux, et maintenant il avait peur. Peur des mois à venir, peur du mois d'octobre, peur de la perdre. Sans un mot il se leva, la prit dans ses bras, et après avoir embrassé son front, ses cheveux, il se mit à chuchoter :

- Je t'aime. Et je t'interdis de mourir avant moi. Je suis trop idiot pour que tu m'abandonnes.

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